Pendant la deuxième guerre mondiale, lors de la bataille du Pacifique, un navire de guerre
américain est attaqué par l'ennemi. Il s'échoue sur une île inconnue; l'équipage survivant
est accueilli par les habitants de cette île dont la civilisation est restée très proche de l'état
de nature. Les rescapés, pour ne pas s'ennuyer, apprennent à leurs hôtes à jouer au
football. Quelque temps après, un porte-avions américain revient chercher les survivants
qui retournent se battre jusqu'à la fin de la guerre. Parmi eux, certains décident de
retourner sur cette île où ils avaient connu le bonheur. Après la joie des retrouvailles, ils
sont invités à assister à un match de football. La rencontre oppose l'équipe de l'Est à celle de l'Ouest, deux villes de l'île. Superbe, dramatique, élégante, elle s'achève sur le résultat de trois buts à un, au
bout de quatre-vingt-dix minutes. Les matelots se lèvent alors pour quitter le
spectacle et rentrer dormir. C'était le soir. Mais non, mais non, clame la foule, qui les
fait rasseoir, ce n'est pas fini.
La partie reprend de plus belle et, sous des torches vives, se prolonge la nuit. Le
temps passe et les anciens matelots ne comprennent plus : exténués, hors de
souffle, les joueurs tombent les uns après les autres, jambes dévorées de crampes.
Mais, têtue, la rencontre continue. Chaque équipe marque et, vers les petites heures
de l'aube, on en est à huit à sept. Cela devient ennuyeux.
Tout à coup, la population se lève, agite bras et mains, hurle sa joie, tout prend fin:
le but de l'égalisation vient d'être tiré à bout portant par un avant qu'on porte en
triomphe autour du terrain. Chacun crie : huit à huit, huit à huit, huit à huit !
Ensommeillés, abasourdis, incapables de saisir clairement l'événement, les matelots
regagnent en hâte leurs cases pour se coucher.
Quelques heures après, les palabres vont leur train. Stratégie, tournois, résultats,
on reprend les conversations d'autrefois. Et peu à peu la vérité se fait jour.
Les naturels (1) jouaient au même jeu que naguère, avec des équipes comprenant
le même nombre d'hommes sur des terrains de même forme, mais ils avaient changé
une règle, une seule petite règle.
- Une partie s'achève quand une équipe gagne et que l'autre perd, et seulement
dans ce cas-là ! disent les marins. Il faut un vainqueur et un vaincu.
- Non, non, prétendent les insulaires (2).
- Comment départager alors vos équipes ? demandent les matelots.
- Que signifie ce mot dans votre dialecte?
- Une différence de but.
- Nous ne comprenons pas vos idées. Quand vous découpez une galette selon le
nombre de ceux qui sont assis autour du four, ne la partagez-vous pas ?...
- Certes.
- . . . et chacun en mange une partie, n'est-ce pas ?
- Sûrement.
- Cette galette, avez-vous jamais l'idée de la départager ?
- Cela ne voudrait rien dire, protestent les marins à leur tour, bâbordais résolument
ou tribordais (3) de toujours.
- Mais si, comme au football. Quelqu'un la mangera tout entière et les autres ne
mangeront rien, si vous la départagez.
Les visages pâles, interloqués, se taisent.
- Pourquoi les équipes se départageraient-elles ?
- ...
- Nous ne comprenons pas cela qui n'est ni juste ni humain, puisque l'une l'emporte
sur l'autre. Alors nous jouons le temps du jeu que vous nous avez appris. Si à la fin le
résultat se trouve nul, la partie s'achève sur le vrai partage.
-...
- Sinon les deux équipes, comme vous le dites, sont départagées, chose injuste et
barbare. À quoi bon humilier des vaincus si l'on veut passer, comme vous, pour
civilisé ?
[...]
Dans les vents qui les ramenaient vers leur ville et leur famille, parmi le
balancement régulier des hamacs, en équilibre doux dans le berceau de la houle, les
matelots songeaient à cette terre singulière, île nulle ou tierce (4), absente des cartes
marines. Ils palabraient, couchés, les mains sous la nuque :
- Dis, la dernière guerre, nous l'avons gagnée, n'est-ce pas ?
- Certes.
- À Hiroshima ?
- ...
- Gagnée, vraiment ?
Michel SERRES, Le Tiers-Instruit, 1991.
(1) les naturels : les habitants de l'île.
(2) les insulaires : les habitants de l'île.
(3) bâbordais : homme d'équipage travaillant sur la partie gauche du navire.
tribordais : homme d'équipage travaillant sur la partie droite du navire.
L'expression signifie que les marins sont attachés à l'ordre des choses ; ils
n'apprécient pas ce qui remet en cause leurs habitudes.
(4) tierce : inconnue.